Le suicide : un problème d'actualité.

On observe en effet un certain nombre de permanences : le taux de suicide augmente pendant les crises économiques et chute pendant les guerres ; la pratique religieuse, sur tout lorsque le pratiquant est intégré à une communauté, continue à protéger ; les femmes mettent fin à leurs jours beaucoup moins que les hommes (sauf en Chine) ; la présence d'enfants au sein du groupe familial demeure l'un des principaux facteurs de protection et le divorce un facteur de risque.


Les changements eux-mêmes tendent à confirmer la théorie durkheimienne. A la fin du XIXe siècle, le taux de suicide est plus élevé en ville qu'à la campagne. C'est l'inverse aujourd'hui. Mais la France de 1897 est encore rurale ; aujourd'hui, le foyer de la vie sociale, donc les valeurs et les normes dominantes, se trouve en ville. Malgré l'anonymat ressenti dans les grandes métropoles, bien que les relations y soient souvent utilitaires et impersonnelles, la concentration des activités, des ressources et des opportunités, la diversité des milieux sociaux offrent à l'individu la possibilité d'atteindre les buts valorisés par la société moderne (trouver un emploi, se distraire, se cultiver, etc.).


L'exemple le plus significatif se rapporte au rythme hebdomadaire : le suicide est moins élevé le week-end, mais avant 1972, le nombre de suicides allait décroissant du lundi (ou du mardi pour les indépendants dont c'est le jour de reprise) au dimanche ; depuis 1972, les femmes se suicident moins le mercredi que le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi. Pourquoi ? Parce que le jour de congé des élèves est passé, à cette date, du jeudi au mercredi.


II semble ainsi y avoir une influence des rythmes sociaux, du degré et des formes de l'intégration sociale sur les taux de suicide. Ceux-ci varient en phase avec l'évolution de la société. Deux exemples, qui contredisent pourtant les prévisions de Durkheim, permettent de le vérifier. Depuis, le XIXe siècle, jusqu'à la crise des années 70, le taux de suicide augmentait avec l'âge. Il s'agissait apparemment d'une loi d'airain, aisément explicable : avec la vieillesse, les conditions d'existence se dégradent, la quantité et la qualité de vie à sacrifier sont moins grandes. Or, depuis ces années, le taux de suicide des jeunes augmente alors que celui des personnes âgées, bien qu'il reste élevé, diminue. Le sociologue Louis Chauvel a montré qu'il ne fallait pas voir là un effet de génération. C'est le statut social des classes d'âge qui a changé. La situation du troisième âge s'est sensiblement améliorée (moindre pauvreté, meilleures retraites, progrès médical, etc.), alors que celle de la jeunesse s'est relativement détériorée. La montée du chômage, la précarité, le report contraint de l'installation dans la vie d'adulte (acquisition d'un logement, mise en couple, indépendance financière, etc.), les incertitudes pesant sur l'avenir, beaucoup de facteurs se conjuguent pour expliquer un sentiment de moindre intégration, voire de rejet.


Au moment où il écrit, Durkheim énonce une autre loi : « La misère protège ». Il est vrai que le taux de suicide est faible dans les pays pauvres, qui sont pourtant ceux dans lesquels les inégalités de richesse sont souvent les plus fortes. Il est également vrai qu'il augmente dans les périodes de modernisation accélérée où l'ordre ancien dépérit sans que de nouvelles formes d'intégration et de régulation se soient encore stabilisées (l'illustration la plus récente est le cas de la Russie). Mais les périodes de croissance du niveau de vie s'accompagnent en général d'une stagnation ou d'une baisse du taux de suicide. Et celui-ci est plus élevé dans les régions pauvres des pays riches. Dans ces pays, les statistiques confirment la règle du cumul des inégalités : le taux de suicide augmente lorsqu'on descend l'échelle sociale. Les catégories supérieures ne sont pas seulement richement dotées en capital économique et en capital culturel, elles bénéficient aussi de liens sociaux étendus et diversifiés. Dans le cas des classes populaires, le chômage et la précarité sapent l'une des formes de sociabilité les plus intégatrices, notamment pour les hommes,celle qui s'entretient par les relations de travail.


Si l'on fait ici abstraction de la question posée par la construction des données, les statistiques semblent attester de l'existence de faits sociaux. Faut-il encore parvenir à les expliquer... Les variables sont nombreuses et corrélées, de telle sorte qu'il est difficile d'isoler l'effet propre de chacune d'elles. Le sociologue n'étudie pas les individus qui se suicident mais des faits sociaux « objectivés » par des taux de suicide. (...) . Le sociologue n'explique pas le suicide de telle ou telle personne. Il traite les taux de suicide comme des symptômes sociaux : par exemple, leur évolution nous alerte sur la condition d'une fraction de la jeunesse. C'est en quelque sorte l'état de santé de la société qui le préoccupe et non celui de l'individu.

Source : op. cité

Texte issu du blog Jay Ses.