La construction de nos représentations concernant le suicide.

Quatre sources principales contribuent aujourd'hui à composer nos représentations dans ce domaine : l'expérience directe, la lecture des journaux, la littérature et l'histoire.


  • 1. Les suicides dont nous avons directement connaissance sont, par définition, peu nombreux, même si des occurrences rapprochées donnent parfois l'impression d'un mouvement de grande ampleur. La comptabilité intuitive qu'on peut dresser de l'événement est nécessairement faussée par sa charge affective : deux et deux n'y font pas toujours quatre; il suffit qu'il y en ait peu pour qu'il y en ait soudain beaucoup et même trop. Surtout, la généralisation est impossible a partir des cas directement observés par chacun. La vie sociale est trop segmentée pour que l'environnement suicidaire immédiat d'un individu puisse jamais constituer un échantillon socialement représentatif • nos proches sont, pour l'essentiel, nos semblables. Un professeur connaîtra personnellement surtout des suicides de jeunes, d'étudiants, de collègues, de fonctionnaires, d'intellectuels. A moins d'habiter la campagne, il n'entendra jamais parler directement de suicide paysan. Il en va ainsi de tous les milieux sociaux : chacun voit midi à sa porte. L'expérience directe du suicide est donc limitée et socialement déformée.

  • 2. Avant la mise en place d'une comptabilité systématique du suicide en 1826 par le Compte général de la Justice criminelle, on n'avait aucune idée de l'ampleur du phénomène dans l'ensemble de la population ni de la part de sa contribution à la mortalité. Ne parviennent à la connaissance que les suicides célèbres de personnalités de premier plan. : Sésostris, Empédocle, Hannibal. Démosthène, Brutus, Caton, Néron, Sénèque. Vatel, Condorcet. Dans l'histoire événementielle, le récit de la geste des grands hommes est régi par des conventions qui tendent à situer tous les événements de leur vie, jusqu'au dernier, dans un cadre mythologique d'ensemble. L'histoire, dans ces conditions, laisse du suicide une impression déformante : suicide héroïque théâtral, de désespoir...

  • 3. Mais la presse ? La presse, source majeure d'informations sur la vie quotidienne, donne du phénomène une image partielle et biaisée. Le journal passe quasiment le suicide sous silence : en novembre 1983, le quotidien Le Provençal a relaté la mort de 11437 personnes : 6636 morts accidentelles (séismes, catastrophes, circulation), 3 724 victimes de faits de guerre, 821 morts naturelles, 155 homicides... et 11 suicides. Or, s'il y a chaque jour en France un ou deux meurtres, le suicide fauche de 25 à 30 personnes. Pourquoi cette réticence? D'autant que les journalistes ne racontent les faits de suicide que s'ils sont paradoxaux par le mode de perpétration (« il se suicide avec la queue de son chat »), les caractéristiques sociales de la victime (personnalités, intellectuels, jeunes, femmes) ou par la futilité apparente de la cause (« ils ne s'entendaient pas en politique, elle se tue »). Les conditions de travail du journaliste expliquent bien pourquoi le suicide du quotidien ressemble si peu aux suicides quotidiens.

    • - Le suicide est d'abord victime de son importance. Or, dans le cimetière imprimé comme dans l'autre, la place est comptée. Accidentés et victimes de guerre n'y sont nombreux que parce qu'ils sont rassemblés par centaines ou milliers. C'est le caractère massif de la mort qui intéresse. Mort individuelle, le suicide réclame plus de place : relater avec la même précision que l’homicide tous les suicides du mois aurait, dans Le Provençal, pris un quart de l'information générale !

    • - Comparé à l'homicide, le suicide est banal : le journal ne le rapporte que lorsque, à un titre ou à un autre, il est exceptionnel; il se plie, en cela, à l'un des principes fondamentaux de la théorie de l'information : le caractère informatif d'une nouvelle est d'autant plus riche que la nouvelle est plus improbable.

    • - Enfin, et peut-être surtout, l'homicide révolte alors que le suicide inquiète. Le journal en relatant le meurtre permet à son lecteur de réactiver la norme (« tu ne tueras point , « tu respecteras la vie »). Telle est, pour Durkheim, la fonction sociale du crime. Mais le suicide? Assassins, chauffards, braqueurs sont des héros négatifs, exemplaires d'un mépris actif du respect de la vie que la société tout entière s'emploie à développer chez chacun. Ils sont dénoncés dans le journal comme des tricheurs du jeu social. Le suicidé ne peut pas être présenté comme un tricheur. Son cas est plus grave encore : il refuse de jouer la partie. Ce refus de jouer inquiète beaucoup plus profondément qu'une tricherie l'ensemble des joueurs : le journaliste comme ses lecteurs. Taisons-nous.

    • - Le journaliste est professionnellement attiré par l'exception ; le sociologue, par la norme, la moyenne, le mode, mais la visibilité extrême du suicide d'exception finit par masquer le suicide normal. Les journaux jouissant d'une audience plus étendue que les traités de sociologie, les suicides les plus rares passent auprès du public pour les plus communs. De là qu'en découvrant la norme et la moyenne l'analyse durkheimienne fait à son tour l'effet d'une bombe informative. Juste retour des choses. Ne disposant pour toute information sur le suicide que de son expérience personnelle, et de son quotidien habituel, notre concitoyen est condamné à se faire du phénomène une représentation particulière.

  • 4. La littérature française va-t-elle contribuer à redresser cette image ? L’un des suicides littéraires les plus célèbres est celui d’emma bovary ; c’est aussi, l’un des plus improbables. Femme, jeune, mariée, mère d’un enfant, rurale et catholique, elle cumulait les traits dont Durkheim a montré qu’ils constituaient les facteurs les plus efficaces de préservation du suicide. et pourtant elle se tue dans le roman comme dans la vie. La plupart des grands suicides littéraires partagent avec celui d’E Bovary son haut degré d’improbabilité ; dans tous les cas, des jeunes et des femmes et parfois les deux c'est-à-dire des catégories de la population dont Durkheim a montré qu’elles se suicidaient le moins. Les suicides littéraires sont donc des suicides d’exception : à la fois vrais et invraisemblables, réels et improbables. Ils s’apparentent à ce titre à ceux des faits divers dont souvent ils tirent leur origine.

Source : C Baudelot et R Establet, Durkheim et le suicide, PUF, 1984.

 

Texte issu du blog Jay Ses