La monnaie de pierre.

Publié le par sesmargot

A lire et à relire ! Vous ne serez pas déçus de la découverte de cette ile à la monnaie de pierre !

Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4

C'est l'occasion de travailler ses connaissances sur le thème de la monnaie.




Extraits choisis :

L'exemple de la monnaie de pierre se révèle en effet très utile pour illustrer les fonctions de la monnaie et questionner la définition classique de Jevons : « la monnaie est la mesure qui sert à fixer la valeur des choses, elle est l'intermédiaire de l'échange ». La monnaie de pierre remplit-elle effectivement ces fonctions ? N'aurait-elle pas un rôle social plus primordial ?

la monnaie de pierre était un moyen d'échange et de paiement très utilisé à Yap. Dans la sphère cérémonielle, la monnaie de pierre était de droit ; mais elle avait aussi pouvoir libératoire dans l'échange marchand. Le problème avec la monnaie de pierre, c'est qu'elle est, en apparence, complètement dépourvue de valeur intrinsèque. Et pourtant, elle circule. Comment est-ce possible ?

Marcel Mauss dirait que leur pouvoir d'achat découle de leur pouvoir magique : « qui les possède » peut « commander aux autres », obtenir d'eux moult « prestations » et avantages. Ce pouvoir de la monnaie est au fondement de la confiance qu'elle inspire -- « la confiance que nous avons dans son pouvoir ». A l'origine, c'est sans doute la confiance dans le pouvoir magique de la monnaie de pierre qui explique que les Yapais l'ait adoptée comme monnaie.

Imaginons la situation suivante. Jean a des oranges et désire des bananes. De son côté, Paul veut bien des oranges mais n'a que des pommes à donner en échange. La non coïncidence des besoins restreint considérablement les possibilités de l'échange marchand. Néanmoins, un échange non marchand reste possible. Pour le comprendre, imaginons que Jean, Paul, George et al. appartiennent à une petite communauté d'interconnaissance, dans laquelle la division du travail et les contributions respectives de chacun sont bien connues de tous. Si l'un des membres ne remplissait pas ses obligations, ou ne contribuait pas à hauteur de ce que l'on attend de lui, il s'exposerait à différentes sanctions sociales. Par exemple, si Jean ne donnait pas ses oranges à Paul, George ne lui donnerait pas ses bananes. [Variante, dans un système centralisé : si Paul ne donnait pas ses oranges, le chef ne lui redistribuerait pas les bananes de George]. En acceptant de contribuer à la consommation de Paul, Jean gagne un droit sur la production des autres, en l'occurrence le droit de recevoir les bananes de George.

Dans ce type d'économie simple, où chacun [ou le chef] tient la comptabilité précise des contributions de tous, on peut arriver, par l'échange non marchand, à une allocation des ressources quasi optimale. En pareil cas, on n'a pas besoin de la monnaie, entendue comme moyen général de paiement ou d'échange. Mais alors, à quoi sert la monnaie ?

Technologiquement, la monnaie est juste un moyen de tenir les comptes à jour dans une économie devenue trop complexe pour que les contributions de chacun puissent être enregistrées par tous. Le nombre des participants et l'ampleur de la division du travail sont tels qu'il faudrait une administration centrale et de gros ordinateurs pour tenir un compte précis de toutes les prestations individuelles. La monnaie dispense d'une telle infrastructure. Elle est un dispositif de communication qui renseigne la collectivité sur les contributions de chacun. L'argent que Jean reçoit de Paul atteste qu'il s'est acquitté de ses obligations sociales - eg, il a donné à Paul ses oranges. L'argent reçu n'est rien d'autre qu'une créance sur la production des autres - eg, un droit sur les bananes de George. Dans les termes de Narayana Kocherlakota, la monnaie est de la mémoire sociale


Dans une société où tout le monde connaît tout le monde, et où les familles ne badinent pas avec l'honneur, une pierre peut être cédée des dizaines de fois sans jamais changer de place. Le créancier s'estime satisfait si son débiteur lui cède publiquement la propriété d'une pierre : au mieux, il apposera sa marque sur la pierre. En d'autres termes, le transfert des pierres n'est pas nécessaire au transfert de leur pouvoir d'achat. Il suffit que tous s'accordent sur l'identité du propriétaire.

Mais la monnaie n'est pas seulement un moyen d'échange. Historiquement, comme l'a bien vu Max Weber, la monnaie a d'abord été utilisée comme « moyen de constitution d'un trésor ». Il fallait aux chefs un trésor bien rempli pour s'acquitter des nombreux paiements qu'imposait la coutume - les sacrifices, les offrandes, le prix du sang, le prix de la fiancé -, nouer des alliances, faire des cadeaux aux autres chefs, et obtenir en retour quelque faveur ou des biens localement plus précieux.


  • La monnaie de pierre comme unité de compte.

A cet égard, force est de constater que les rais ne sont pas véritablement une unité de compte. Il n'existe pas de termes de l'échange clairement définis entre les rais et les biens et services disponibles dans l'île. La monnaie de pierre n'est pas homogène. Deux pierres de taille identique n'ont pas la même valeur, celle-ci variant en fonction de l'histoire propre de la pierre -- parfois rendue par le nom du Yapais qui l'a produite et transportée au péril de sa vie, ou du chef commanditaire... Avec l'inflation de la seconde moitié du 19ème siècle, les pierres produites et transportées à l'ancienne ont vu leur valeur s'apprécier relativement à celles de facture plus récente ; la qualité de la pierre, la finesse de son grain, sa couleur sont aussi des éléments à prendre en considération.

  • La monnaie de pierre comme moyen d'échange.

Stockable, la monnaie de pierre l'est, assurément, comme l'attestent les banques de pierres autour des failus ou des maisons des chefs.

Portable, c'est moins évident quand on sait qu'il fallait jusqu'à cent cinquante homme pour déplacer les rais les plus grandes. Heureusement, le déplacement des pierres n'est pas nécessaire au transfert de leur pouvoir d'achat.

La reconnaissabilité est plus problématique encore, dans la mesure où les pierres ne peuvent être utilisées que dans les échanges locaux. A la différence des dollars américains, reconnus internationalement et acceptés partout, les pierres de Yap ne peuvent être utilisées pour acquérir les biens du reste du monde, généralement plus prisés car plus rares que les biens de production locale. Pour se procurer les denrées des autres îles ou les biens de traite apportées par les européens, les Yapais recouraient donc au troc : nattes en fibres tressées, curcuma, coprah, etc...

Enfin, l'une des propriétés attendues de la monnaie est sa divisibilité. On échange toujours tant d'unités d'un bien contre tant d'unités d'un autre. Or, certains échanges ne peuvent avoir lieu faute, nous dit Jevons, d' « un moyen de diviser et de distribuer la valeur selon nos différents besoins ». Le tailleur peut bien avoir un habit à échanger, la valeur de cet habit excède de loin celle du pain qu'il attend du boulanger ou de la viande qu'il demande au boucher. Ne pouvant découper son habit en morceaux sans détruire la valeur de l'ensemble, le tailleur dispose de possibilités d'échange très limitées : il doit se résoudre à cuire son propre pain... De ce point de vue, la faible divisibilité de la monnaie de pierre restreint son utilisation comme moyen d'échange.


Publié dans Archives avant 2012

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